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Printemps arabe

De la révolution à la démocratie

Printemps arabe

Dans son bureau de l’université catholique de Louvain où les livres, documents et articles de presse ont peu à peu colonisé tout l’espace, Bichara Khader fait le point sur ce "printemps arabe" qui a bouleversé bon nombre de pays, du Maghreb au Moyen-Orient. Un an après ces révoltes, le directeur du Centre d’Études et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain est globalement optimiste.


- Peut-on dire qu’il y a un avant et un après "printemps arabe" ?
- Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immole en Tunisie et déclenche un véritable tsunami politique dans l’histoire du monde arabe contemporain. Cela a été certainement un événement de rupture.
- Les pays arabes sont tous différents, mais souffraient-ils d’un mal commun ?
- Les problèmes sont communs : le décalage entre une population jeune (50% de la population arabe a moins de 25 ans) et la direction des pays impliqués par de vieux leaders corrompus, répressifs et prédateurs. De plus, depuis une dizaine d’années, on assiste à une dérive dynastique de ces systèmes autoritaires. Moubarak et Kadhafi, par exemple, préparaient leur enfant à leur succéder, comme si leur pays était devenu un fief familial.
- Peut-on tirer un bilan un an après ce "printemps arabe" ? Que sont devenus ces jeunes révolutionnaires ?
- Le "printemps arabe" est toujours en cours. On ressent un frémissement démocratique dans tous les pays arabes, mais on ne peut encore tirer de bilan, car nous sommes toujours dans un moment révolutionnaire. Cette période est faite d’hypothèques, d’incertitudes et de risques. Parmi ces risques, je peux citer la confiscation de l’élan révolutionnaire par l’armée, comme en Égypte, la récupération de la révolution par des mouvances religieuses qui mêlent politique et religion, le détournement de cette révolution par les anciens du régime, et enfin, l’impatience des jeunes, sortis massivement dans les rues pour réclamer davantage de droits, d’emplois et d’opportunités, pour participer à la vie économique, sociale et politique de leur pays.
- Comment expliquez-vous que des slogans laïcs se soient transformés en élections islamistes ?
- Ce n’est pas étonnant. L’écrasante majorité des Arabes est musulmane, surtout dans le Maghreb et les pays du Golfe, moins dans le Moyen-Orient où les minorités chrétiennes sont assez importantes comme en Égypte, en Irak ou en Syrie. Ces partis musulmans sont les partis des exilés, des torturés et des réprimés ; ils ont la réputation d’être non corrompus, sensibles aux souffrances de leur population. La mouvance islamiste a maillé tout le territoire et a bénéficié d’antennes électorales dans les mosquées. Donc, rien d’étonnant à ce que ces partis islamistes modérés gagnent quasi toutes les élections en Égypte, en Tunisie, au Maroc, et je suis persuadé qu’ils les gagneront ailleurs si des élections libres sont tenues.
- Faut-il les craindre ?
- Il faut d’abord se réjouir que, pour la première fois depuis soixante ans, les Arabes vont voter démocratiquement. Il faut maintenant tester ces partis islamistes, les mettre à l’épreuve. Seront-ils capables de prendre des mesures dans l’intérêt non pas du parti, mais du peuple ? Ne reviendront-ils pas sur les acquis concernant les femmes ? N’imposeront-ils pas la norme religieuse à toute la population ? Vont-ils intégrer d’autres partis dans l’exercice du gouvernement ? C’est dans l’épreuve du pouvoir que nous verrons leur capacité de compromis, de négociations et d’alliances.
- Quelle analyse faites-vous des réactions de l’Occident durant cette année ?
- L’Occident a été pris au dépourvu. Les Américains ont donné le la ; les Européens ont suivi appelant à la démission des dictateurs arabes qui étaient cependant les amis de l’Occident. Pour de multiples raisons, l’Occident a fermé les yeux sur les exactions de ces régimes et il doit faire aujourd’hui son "mea culpa". Je crois qu’il est en train d’y réfléchir. J’ai toujours dit que la politique de l’Europe était trop liée aux gouvernements et pas à la société civile. Elle aussi a entendu le message, je pense. Il faut construire un avenir commun autour de la Méditerranée, notre Mare Nostrum, avec les riverains du Nord et les riverains du Sud.
- Que faudra-t-il pour que la démocratie advienne dans ces pays ? Êtes-vous optimiste pour leur avenir ?
- Ce serait naïf de penser que la période de transition sera dénuée de difficultés. Viendra certainement une période d’incertitude qui pourrait durer deux, trois ans avant la consolidation démocratique, car la démocratie ne se limite pas à l’organisation d’élections. Si celles-ci sont une technique, la démocratie, elle, est une culture qui doit s’enraciner dans la population à travers le système scolaire, le débat public, la fécondité de la divergence. Le bourgeon démocratique est présent ; il va éclore, mais on ne sait pas si les fruits seront sucrés ou salés. On n’échappera pas aux périodes en dents de scie, mais la tendance est haussière, comme on dit en bourse. Nous allons vers l’avant et il n’y aura pas de retour en arrière. Ça, c’est déjà une bonne nouvelle.
Sylviane BIGARÉ
 
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