Dans ce livre coédité par Racine et la RTBF, le journaliste François Ryckmans donne la parole aux Congolais. Ceux-ci décrivent le système colonial belge et leurs relations avec les Blancs. Un bilan sans complaisance, bien que nuancé, qui vient compléter et corriger l’histoire “officielle” de la colonie.
François Ryckmans connaît bien le Congo. Et pour cause : en plus d’y avoir passé toute son enfance (son père était agent de l’administration territoriale et son grand-père gouverneur du Congo et du Rwanda-Urundi), cela fait près vingt ans qu’il suit pour la RTBF les événements qui se déroulent dans ce vaste pays. Il en a donc recueilli des récits, des souvenirs et des confidences tout au long de ces années. Sur le système colonial belge, bien entendu, mais aussi sur le soulèvement de Léopoldville en janvier 1959, la montée des revendications sociales, puis politiques, et enfin, sur l’indépendance elle-même et les événements dramatiques qui ont suivi.
Ces témoignages avaient déjà été présentés une première fois sur La Première, à l’occasion du 40e anniversaire de l’Indépendance. Dix ans plus tard, le journaliste nous les propose à nouveau, mais cette fois, sous la forme d’un livre et en partie remaniés. Intitulé “Mémoires noires”, tout comme les émissions radiophoniques diffusées en 2000, celui-ci décrit donc “en creux, de l’intérieur et sans fard“ le système colonial belge. “C’est une parole méconnue en Europe : les jeunes ont peu de connaissance de ces pages oubliées, et même refoulées, de l’histoire de la Belgique ; les plus âgés en sont restés souvent à une histoire mythifiée ou subjective“, explique François Ryckmans. “C’est une parole méconnue au Congo également : Mobutu a longtemps confisqué l’histoire de son pays, et l’enseignement de l’histoire est handicapé par l’état catastrophique du système scolaire. Les jeunes connaissent quelques noms et quelques anecdotes, sans plus. Plus étonnant : ceux qui ont connu cette période sont restés bien souvent enfermés dans le silence.“
En donnant aux Congolais la possibilité de raconter eux-mêmes cette période de leur histoire, le journaliste fait donc œuvre utile et nous permet de jeter un regard différent – en tout cas, beaucoup plus nuancé – sur la colonisation belge. En effet, même si l’on n’y trouve aucun propos haineux à l’égard des Blancs et si la plupart des témoins reconnaissent l’apport de notre pays dans bien des domaines (infrastructures, enseignement, système médical…), on se rend très vite compte également, à la lecture de ces pages, que le Congo était loin d’être le paradis décrit par certains. Qu’ils soient intellectuels, acteurs de premier plan ou citoyens ordinaires, tous ont encore en mémoire les inégalités, les injustices et la ségrégation dont ils furent l’objet durant l’époque coloniale. Certains passages du livre sont même franchement révoltants, notamment lorsqu’il est question des colour bars, des guichets pour Noirs dans les magasins, du couvre-feu qui leur était imposé dès 21h, des quartiers réservés aux Blancs ou du paternalisme des Belges. “Mémoires noires” commence d’ailleurs par un récit très émouvant, en apparence anodin, mais qui en dit long sur l’état d’esprit qui régnait à l’époque : le jour où, pour la première fois, Jean Lema a dansé avec une Blanche. “J’avais la frousse“, raconte-t-il, “parce que le Congolais, le Noir que j’étais, avait osé aborder une Européenne, toucher une Européenne. C’était tabou, exactement ! Et moi, j’ai brisé ce tabou.“
Le plus étonnant, c’est que la période coloniale semble mieux assumée au Congo qu’en Belgique. Les Congolais la considèrent généralement avec beaucoup de sérénité – certains allant même jusqu’à en parler avec nostalgie ou à souhaiter “le retour des Belges“ –, alors que chez nous, c’est surtout la gêne ou la honte qui dominent. Ainsi, pour François Ryckmans, est-il “temps que la Belgique considère son histoire coloniale comme une part de son histoire, et l’accepte comme un fait, avec lucidité, enfin ! sans la magnifier ni la refouler“.
Pascal ANDRÉ
“Mémoires noires – Les Congolais racontent le Congo belge – 1940-1960”, François Ryckmans, Racine/ RTBF, 304 pages, Paiement anticipatif : 23,95 EUR, port compris, au compte 732-7032002-38 IBAN BE24 7327 0320 0238 - BIC CREGBEBB de Dimanche Service, 67/2, chaussée de Bruxelles, 1300 Wavre.