Ordonner des hommes mariés ?
Au mois d’août dernier, nous avons lancé dans nos colonnes la proposition d’un débat sur le thème du célibat des prêtres. L’Église catholique devrait-elle ouvrir la voie à l’ordination des hommes mariés ? En réaction à notre invitation, nous avons reçu 85 réponses. Nous vous proposons ici un survol global. Dans l’édition de la semaine prochaine, nous nous attarderons plus longuement à différents points, en citant autant que possible des extraits tirés des textes que nous avons reçus.
I. QUI A RÉPONDU ?
85 réponses nous sont donc parvenues, que ce soit par courrier, par carte postale, par email ou par fax. Les expéditeurs s’expriment généralement à titre personnel, mais on compte également une demi-douzaine de lettres qui sont le reflet d’une réflexion menée en couple (Ces époux s’avèrent d’ailleurs globalement favorables à l’ordination d’hommes mariés) ou en groupe.
Plus de soixante pourcents des avis exprimés sont très favorables à l’ordination d’hommes mariés. Un peu plus de quinze pourcents y sont résolument défavorables. Il faut encore signaler sept personnes qui approuvent l’idée tout en énumérant des conditions strictes que les hommes mariés candidats à la prêtrise devraient remplir.
Enfin, nous avons reçu douze messages qu’il est difficile de classer dans l’une des catégories précédemment citées, soit que le correspondant se contente de poser une question pour mettre en évidence un aspect particulier du problème, soit qu’il n’a pas d’opinion bien définie et propose des arguments allant tantôt dans un sens tantôt dans l’autre.
II. QUELS TYPES D’ARGUMENTATIONS ?
Il y a évidemment une grande diversité dans la façon d’appréhender le problème.
L’Église aujourd’hui. Nombreux sont ceux qui évoquent la situation de crise dans laquelle se trouve actuellement l’Église catholique en Occident. La crise des vocations, comme on le verra plus loin, est un souci qui revient de façon récurrente dans le courrier reçu, quelle que soit l’opinion exprimée. Les scandales de prêtres pédophiles et les cas d’ecclésiastiques vivant une relation de concubinage trouvent davantage écho sous la plume de ceux qui sont favorables à l’abolition du célibat obligatoire. Les autres évoquent davantage un ministère exigeant auquel se vouer intégralement. Ce qui ne laisse guère de place à la relation conjugale, et encore moins à l’éducation d’un ou de plusieurs enfants.
Les références bibliques. D’autres intervenants basent leur réflexion sur des citations extraites des Écritures Saintes. Du pentateuque aux épîtres de saint Paul en passant par les paroles même de Jésus Christ, les références bibliques ne manquent pas pour appuyer une argumentation… que l’on soit pour ou contre l’ordination des prêtres mariés. Il faut accorder une place toute particulière à la fameuse phrase du Christ citée en Matthieu 19,12 : “Il y a différentes raisons qui empêchent les hommes de se marier : pour certains, c’est une impossibilité dès leur naissance ; d’autres, les eunuques, en ont été rendus incapables par les hommes ; d’autres enfin renoncent à se marier à cause du Royaume des cieux.” Plusieurs lecteurs citent ce verset, les uns s’appuyant sur celle-ci pour soutenir que tous les ecclésiastiques, dans le projet du Christ, doivent faire partie de la troisième catégorie évoquée, les autres mettant l’accent sur le fait que Jésus Christ parle d’un renoncement volontaire, et non pas d’un célibat obligatoire.
Les autres confessions chrétiennes. Les argumentations s’appuient aussi assez souvent sur ce qui s’observe dans les autres courants religieux. Principalement chez nos frères protestants, qui inspirent des sentiments partagés à nos lecteurs. Les pasteurs mariés ne semblent pas moins efficaces dans leur ministère que les prêtres catholiques, estiment les uns. Mais d’autres rapportent tel ou tel cas, où la situation conjugale ou familiale du pasteur est source de contre-témoignages.
Le Vatican. Notons enfin que l’on retrouve parfois sous la plume des partisans de l’ordination des hommes mariés un ressentiment certain, voire une agressivité ouverte, envers le Pape et la curie romaine. Le célibat obligatoire imposé au prêtre par le Vatican est perçu comme une contrainte antidémocratique, en contradiction avec un élan de modernité initié par le concile Vatican II et contre lequel œuvrerait le Pape actuel.
III. HIT-PARADE DES ARGUMENTS
Quelques arguments reviennent avec une régularité si évidente qu’on peut ici proposer un classement des trois meilleures propositions, que ce soit en faveur ou en défaveur de l’ordination des prêtres mariés.
Ceux qui sont pour (plus de 60% de nos répondants) évoquent massivement :
1. La crise des vocations (14). Ils estiment qu’ouvrir la voie du sacerdoce aux hommes mariés serait une solution efficace face à la raréfaction des prêtres que l’on constate dans nos pays.
Ce qui se passe dans les autres confessions chrétiennes (10). Que ce soit chez les protestants, les évangéliques ou les orthodoxes, il y a un clergé marié. Même au sein de l’Église catholique, il y a des exceptions au célibat obligatoire. En Orient, chez les Maronites, par exemple. Ou lorsqu’un pasteur protestant ou anglican se convertit et devient prêtre catholique.
Les atouts d’une vie conjugale et familiale (10). Plusieurs lecteurs considèrent que les ecclésiastiques seraient mieux à même de comprendre les réalités vécues par les laïcs s’ils vivaient comme eux l’expérience d’une vie de couple et, éventuellement, les joies de la paternité.
Les lecteurs qui défendent le célibat obligatoire des prêtres (un peu plus de 15% des répondants) reviennent souvent sur :
La disponibilité totale au sacerdoce (11). Ils mettent en avant le fait que le prêtre doit se consacrer entièrement à sa mission pastorale. Comment pourraient-ils continuer à le faire en menant en parallèle une vie familiale, avec tout l’investissement que cela représente aujourd’hui (répartition des tâches ménagères, éducation des enfants, disponibilité…) ? Sans parler des problèmes salariaux.
La position délicate des femmes et des enfants (8). Etre épouse, fils ou fille de prêtre, cela serait bien délicat. Cela impliquerait quelques contraintes. Il faudrait que madame ne soit ni “trop nonne” ni “trop délurée”, que les enfants ne discréditent pas leur père. Et que se passerait-il en cas de problèmes conjugaux ? Il faudrait envisager la séparation, peut-être même le divorce des prêtres…
Une solution boiteuse face à la crise des vocations (7). Beaucoup mettent en avant le fait que le célibat consacré est un témoignage interpellant pour le monde. Le rendre facultatif dans l’espoir de remédier à la crise des vocations serait une capitulation face à la mentalité actuelle où la chasteté, l’obéissance, l’abnégation sont des valeurs passées de mode. Certains font remarquer que la crise des vocations sévit aussi chez les protestants (mais cela dépend des Églises, ndlr), bien que les pasteurs puissent se marier.