Dans son dernier livre, Marek Halter nous conte la légende du Golem sur fond d’histoire d’amour impossible. Mêlant fiction et réalité, ce récit nous interroge surtout sur la sagesse des hommes.
Tous ceux qui ont passé un séjour à Prague n’auront sans doute pas manqué de visiter son quartier juif, le plus ancien d’Europe. Il fut fondé au XIIe siècle et s’il reste encore quelques ruelles étroites typiques, ce sont surtout ses synagogues, son hôtel de ville et son étrange cimetière qui continuent d’attirer les touristes du monde entier. Certains d’entre eux disent même y ressentir d’étranges sensations, en particulier devant une statue de rabbin que ni les nazis ni les Soviétiques n’ont osé détruire.
Ce rabbin est en fait l’un des plus illustres personnages que la capitale de la Bohême ait connus. Il s’agit du haut rabbin Jehuda Lew ben Bezabel, dit rabbin Löew, appelé également MaHaRaL. Ce savant s’établira à Prague à la demande de la communauté juive et de l’empereur Rodolphe II, et y restera jusqu’à sa mort, à 97 ans… Son nom est indissociable de la légende du Golem. Et c’est avec cette légende que Marek Halter nous embarque dans son roman. Nous revoilà donc transportés plus de quatre siècles en arrière, dans le ghetto juif de Prague. L’histoire nous est ici rapportée par un certain David Gans, rabbin de son état, disciple du MaHaRaL et féru d’astronomie. Elle commence par une promesse, celle que se font en 1574, Isaac Cohen et Jacob Horowitz, deux amis de longue date : si leurs épouses donnent naissance à un garçon et à une fille, alors ces derniers s’uniront l’un à l’autre. Le MaHaRaL ne goûte pas ce pacte, d’autant qu’Isaac est son gendre. Il les prévient : “Nul destin n’est d’avance tracé”. Quoi qu’il en soit, l’Éternel accède à leur premier souhait : Isaac aura une fille, prénommée Éva (comme celle qui, selon la Genèse, introduisit le péché dans le monde) et quelques temps plus tard naîtra Isaïe, le fils de Jacob. Deux enfants qui n’auront en fait que peu de points communs et qui n’uniront jamais leur destinée. La “faute” à Éva, petite-fille bien-aimée du MaHaRaL, dont le caractère, l’intelligence et la sensibilité ne cesseront de s’affirmer tout au long du récit. Au point d’être à l’origine de la création du Golem, cet humanoïde sans bouche à la force monstrueuse, façonné par le MaHaRaL, à son corps défendant, avec la boue de la Vltava et auquel il insuffle la vie par la seule force du Verbe.
L’écriture de Marek Halter possède une musique qui nous permet de survivre à notre ignorance en matière de culture juive. Ne pas l’entendre, c’est, au mieux, s’obliger à consulter régulièrement le glossaire simplifié glissé en fin de recueil, au pire abandonner un tel livre qui ne prend vraiment son envol qu’au bout de soixante pages. Mais si vous parvenez à ne pas vous laisser déconcerter par des mots tels que Kabbale, Zohar ou Dibbouq, et si vous pardonnez à l’écrivain de la paix cette agaçante manie qu’il a d’interpeller son lecteur par l’entremise du narrateur, alors ce livre ne quittera plus vos mains. Car l’érudition ici ne l’emporte pas sur l’émotion. Elle n’empêche pas non plus l’action ni les voyages qui nous mènent notamment jusqu’à Venise et au Danemark et nous font croiser Galilée, Tycho Brahé ou bien encore Kepler, et leurs découvertes scientifiques. Transporté ainsi aux confins du XVIe siècle, dans une Europe qui flambe et où se multiplient les persécutions contre les Juifs, le lecteur ne découvre le fameux Golem que dans le dernier tiers du livre. Et avec ce monstre de glaise, créé pour rétablir la paix, le livre atteint son apogée et nous renvoie à une passionnante réflexion philosophique sur l’usage que l’on fait de la puissance. Cette créature, ne serait-elle pas finalement la première bombe atomique de l’humanité ?
Dans la Prague touristique du XXIe siècle, des golems de pacotille surgissent un peu partout. Le vrai, selon la légende, ne serait plus qu’un tas de boue sèche et dure comme du granit caché dans les combles de la vieille synagogue.
Pierre GRANIER
“Le Kabbaliste de Prague”, Marek Halter, Robert Laffont, 288 pages, Paiement anticipatif : 26,65 EUR, port compris, au compte 732-7032002-38 IBAN BE24 7327 0320 0238 - BIC CREGBEBB de Dimanche Service, 67/2, chaussée de Bruxelles, 1300 Wavre.