À la lecture du texte de cet enregistrement de l’entretien du cardinal Danneels avec la victime de l’ancien évêque de Bruges, Roger Vangheluwe, les questions se bousculent en moi. Et tout d’abord, si j’avais été la victime, qu’aurais-je fait ? Je ne puis que comprendre – en le mesurant à peine – le poids de ce silence de 24 ans. Il y a un moment où l’on n’en peut plus. J’aurais certainement demandé la démission de l’évêque. Le mot d’hypocrisie, utilisé par la victime, n’est que trop juste. J’avoue ne pouvoir comprendre une telle double vie durant tant d’années. J’aurais sans doute aussi exigé une sanction, c’est-à-dire le signe que tout cela n’est pas qu’excuses faciles, mais que le coupable reconnaît la gravité des ses actes, en porte un peu le poids et voudrait réparer (est-ce possible ?).
Et à la place du Cardinal ? J’aurais certainement été dépassé par les événements. On lui reproche de ne pas avoir tout dit de cette conversation. Mais la presse est-elle celle à qui il faut tout dire ? Si le secret de l’instruction existe dans le domaine juridique – non pas pour étouffer la vérité, mais pour
qu’elle apparaisse dans les meilleures conditions –, il peut aussi exister dans les relations interpersonnelles. Il n’y avait plus personne en danger ni d’actes relevant de la justice, puisqu’ils étaient prescrits. Une société sans lieux de confidentialité – à condition, répétons-le, qu’il n’y ait pas de personnes
en danger – en devient inhumaine. Fallait-il dès lors urger les aveux publics, si longtemps après ? “Il serait bon que tu attendes”, a suggéré le prélat. “Je ne sais pas quel serait l’intérêt de crier cette affaire sur tous les toits.” Car telle est bien la question : que faire dans l’intérêt de tous, de la victime qui doit se reconstruire comme de l’Église blessée par la faute d’un seul ?
Le Cardinal a aussi invité au pardon. Un réflexe évangélique. A-t-il pour autant voulu étouffer l’affaire et posé des actes allant en ce sens ou simplement souhaité qu’elle ne fasse pas plus de dégâts encore ? Il s’est en tous cas senti coincé et comme dépassé : “Vous m’en demandez beaucoup trop…” Le poids de cette affaire semblait en effet tout à coup retomber
sur lui et lui seul. Décidément, je n’aurais pas voulu être à sa place. De toutes façons, peut-on juger quelqu’un sur une conversation privée tenue sous le choc d’une telle révélation ?
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