Le père Gaël Giraud, jésuite et économiste, intervient régulièrement dans le débat public français, depuis la parution de son livre "Vingt propositions pour réformer le capitalisme" (*). L’ouvrage en est déjà à sa troisième édition. Ils viennent également de publier "Le Facteur 12 – Pourquoi il faut plafonner les revenus", chez Carnets Nord (voir encadré).
- Comment décrire la crise économique actuelle en Europe ?
- C’est le deuxième acte de la grande crise financière dite des "subprimes", commencée en 2007. Les États se sont endettés en secourant le système bancaire européen. Aujourd’hui, celui-ci se retourne contre eux. Les banques mordent la main de ceux qui les ont sauvées en demandant des taux d’intérêts élevés, faisant éclater la dette publique. Il y a aussi l’exigence d’un certain type de capitalisme qui réclame un rendement exorbitant à très court terme, et qui se heurte au mur énergétique, climatique, physique, économique de la réalité.
- Serait-ce la fin du capitalisme ?
- C’est peut-être la fin d’un certain type de capitalisme néolibéral né durant les années 80. Son seul objectif était de maximaliser les dividendes des actionnaires et le salaire des managers. Les marchés financiers, c’est-à-dire les investisseurs fortunés et institutionnels, ont encore le pouvoir de faire plier les États européens. C’est pourquoi une reprise en main par le politique est nécessaire. Il faut également remettre la finance à sa juste place, au service de la société. La croissance des "trente glorieuses" n’est plus possible. Elle reposait, pour deux tiers environ, sur l’accroissement de la consommation d’énergies fossiles. Cette croissance illimitée n’est techniquement plus possible. La toute-puissance des marchés financiers leur a permis de capter l’essentiel de l’épargne européenne pour la redistribuer à une toute petite minorité. On retrouve maintenant le niveau d’inégalités de l’Europe d’avant-guerre. Il va falloir construire une autre économie, ce qui entraînera une certaine décroissance de la consommation, posant ainsi la question du chômage. Mais cette transition vers une économie postcarbone peut aussi être très riche en emplois.
- Quelles sont vos propositions ?
- Nous en formulons vingt. Ainsi, la réforme du statut juridique de l’entreprise, pour qu’elle ne soit pas simplement une machine à produire du cash pour les actionnaires. Il faut lui rendre ses responsabilités sociales et environnementales, la voir comme un projet collectif, qui a des responsabilités politiques dans les pays où elle s’implante, et des responsabilités sociales vis-à-vis de la société qui l’entoure. Il faut aussi mettre fin au scandale des paradis fiscaux. Ajoutons que ce qui nous manque en Europe, c’est une coordination au niveau international.
- Comment jugez-vous les positions de l’Église ?
- L’Église prend en effet clairement position. Ainsi, le Conseil pontifical Justice et Paix s’est prononcé récemment, notamment sur la séparation des banques d’investissement et de dépôt, ou encore pour la mise en place d’une taxation financière sur les transactions internationales. Le Comité des Évêques Européens a plaidé le 12 janvier dernier pour la poursuite de la construction d’une Europe politique et pour une solidarité entre les États. Ces positions et d’autres sont raisonnables et fondées sur des analyses d’experts. Elles font valoir ce que l’Évangile exige de respect de la dignité humaine et de justice dans le monde d’aujourd’hui. L’Église se situe ainsi dans la tradition du Concile de Jérusalem, raconté dans les Actes des Apôtres (ch. 15). Pierre et Paul n’étaient pas d’accord, ils se sont mis autour de la table. Le débat public permet en effet de faire avancer les choses. Il faut oser croire que l’Esprit Saint travaille notre corps social et nous inspirera pour trouver des compromis, toujours révisables, historiquement situés, mais qui pointent vers le Royaume de Dieu. Et je vois beaucoup d’initiatives sur le terrain. Même s’il existe encore bien des requins, il y a des jeunes talentueux qui s’engagent du côté de l’économie sociale et solidaire, acceptant d’être moins bien payés. Je garde l’espérance.
Recueilli à Paris par Charles DELHEZ
"Vingt propositions pour réformer le capitalisme", Gaël Giraud et Cécile Rénouard, Flammarion, 376 pages
Comment continuer à faire société si les écarts de revenus sont tels qu’entre le haut et le bas de l’échelle les citoyens n’ont plus rien de commun ? Aujourd’hui, dans les multinationales, les écarts de salaire peuvent aller de 1 à 2000. Au début du XXe siècle, le banquier J.P. Morgan définissait l’écart maximal acceptable de 1 à 20. Face aux critères mouvants concernant les inégalités socialement ou moralement acceptables, quels repères se donner ? C’est ce qu’ont cherché à savoir le père Gaël Giraud et sœur Cécile Renouard. Pour eux, la solution, c’est peut-être le facteur 12 : l’écart maximal des salaires (primes incluses) qui existe déjà dans la fonction publique française. Bien sûr, les acteurs économiques favorisés par le système actuel n’accepteront pas de bonne grâce cette mesure. C’est pourquoi Gaël Giraud et Cécile Renouard appellent l’État à intervenir.
"Le Facteur 12 – Pourquoi il faut plafonner les revenus", Gaël Giraud et Cécile Renouard, Carnets Nord, 260 pages.