Dans la première encyclique sociale de son pontificat, rendue publique le 6 juillet dernier, le pape condamne les excès du capitalisme financier et voit dans la crise actuelle l’occasion de réorganiser l’économie mondiale. Il rappelle également que l’être humain “est le premier capital à sauvegarder”.
Depuis dix mois, la planète est en proie à une tourmente financière aux conséquences dramatiques. Benoît XVI aurait pu se contenter d’observer le déluge, sans prendre part au débat sur les désordres économiques du monde, mais il a choisi de mouiller sa soutane et de rappeler à l’ensemble de l’humanité certaines valeurs essentielles. Publiée la veille du sommet du G8 à l’Aquila (Italie), sa troisième encyclique ne manque effectivement pas d’interpellations dérangeantes.
Certes, le pape ne remet pas en question l’économie de marché comme telle, ni la circulation des capitaux. Pour lui, la problématique du développement ne se réduit pas à celle de la croissance matérielle et du progrès technique. Elle embrasse l’être humain dans toutes ses dimensions : économique, politique, sociale, culturelle, spirituelle. En cela, Benoît XVI se veut fidèle à l’”humanisme intégral“ inspiré par Jacques Maritain à Paul VI, notamment quand celui-ci mit en avant l’idée de “développement intégral“, consistant à “promouvoir tout homme et tout l’homme“.
Fort de cette conviction, le pape en appelle donc à une conversion radicale de chacun. Sans amour dans la vérité, sans réhabilitation du don, il n’y a pas de vraie responsabilité sociale, et le monde court le risque d’une désagrégation. En effet, s’il se montre plus “confiant que résigné“ concernant la globalisation, il n’hésite pas non plus à en montrer les limites : activité financière spéculative, flux migratoires mal gérés, corruption, menace écologique, exploitation anarchique des ressources naturelles, chômage, faim, etc.
Corriger les dysfonctionnements
Pour l’évêque de Rome, les échecs de la mondialisation ne sont donc pas inhérents au système ; ils sont liés à la nature humaine. “C’est la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même“, écrit-il. S’opposer aveuglément au processus de mondialisation serait donc “une attitude erronée, préconçue, qui finirait par ignorer un processus porteur d’aspects positifs, avec le risque de perdre une grande occasion de saisir les multiples opportunités de développement qu’elle offre“. Reste, poursuit-il, qu’il faut “en corriger les dysfonctionnements“. Et, pour cela, Benoît XVI propose deux critères d’évaluation : la justice et le bien commun. Ce qui constitue en soi un renversement de la problématique économique classique. Chez Adam Smith, l’intérêt général résulte de la somme des intérêts privés, tandis que chez le pape, c’est le souci de l’intérêt général qui engendre la prospérité privée.
Le pape met également en garde contre l’idéologie technocratique qui “fait coïncider le vrai avec le faisable“ (notamment dans le domaine de la bioéthique). Ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, de se montrer très critique à l’égard des idéologies qui, au contraire, nient l’utilité même du développement. “Absolutiser idéologiquement le progrès technique ou aspirer à l’utopie d’une humanité revenue à son état premier de nature“ sont, à ses yeux, “deux manières de séparer le progrès de son évaluation morale et donc de notre responsabilité“. Ainsi, réclame-t-il davantage d’éthique dans l’usage de la technique.
Intellectuel tempéré, Benoît XVI avance donc prudemment. Se défiant de l’idéologie, il retient d’abord ce qui sert le bien commun et, s’il n’a pas de “solutions techniques à offrir“ pour résoudre la crise actuelle, il n’hésite pas à donner quelques pistes concrètes : consacrer une part plus importante de notre produit intérieur brut au développement, gérer de manière beaucoup plus humaine les flux migratoires, développer un tourisme responsable, renforcer le pouvoir des organisations syndicales, réglementer le secteur de la finance, réformer l’ONU ou encore mettre en place une véritable Autorité politique mondiale.
Que l’on ne se méprenne cependant pas sur les intentions du pape. Il ne s’agit pas pour lui de vouloir aborder dans un seul texte tous les aspects de la problématique du développement, mais de montrer que ceux-ci peuvent être unifiés par une même perspective générale, directement inspirée de l’Évangile : c‘est le service de l’homme qui est le critère ultime et définitif du projet social.
Pascal ANDRÉ
"L’amour dans la vérité", Lettre encyclique du souverain pontife Benoît XVI, Préface du cardinal Danneels, Fidélité, 168 p., 10€, port compris, au compte 732-7032002-38 - IBAN BE24 7327 0320 0238 - BIC CREGBEBB de Dimanche-Service, 20 Place de Vannes, 7000 Mons.